Jésus gravit la montagne. Choix des Douze.

Jésus gravit la montagne. Choix des Douze.

 

Matthieu 5, 1. Marc 3, 13-19. Luc 6, 12-16.

Matthieu:

Or, voyant les foules, il monta sur la montagne; et lorsqu'il se fut assis, ses disciples s'approchèrent de lui; 

 

Marc :

Et il monte sur une montagne, et il appelle ceux qu'il voulait; et ils vinrent à lui; 14 et il en établit douze pour être avec lui, et pour les envoyer prêcher, 15 et pour avoir autorité de guérir les maladies et de chasser les démons; 16 et il surnomma Simon, Pierre; 17 et Jacques le fils de Zébédée et Jean le frère de Jacques, et il les surnomma Boanergès, ce qui est : fils de tonnerre; 18 et André, et Philippe, et Barthélémy, et Matthieu, et Thomas, et Jacques le fils d'Alphée, et Thaddée, et Simon le Cananéen, 19 et Judas Iscariote, qui aussi le livra. 

 

 

Luc :

Or il arriva, en ces jours-là, qu'il s'en alla sur une montagne pour prier. Et il passa toute la nuit à prier Dieu. 13 Et quand le jour fut venu, il appela ses disciples. Et en ayant choisi douze d'entre eux, lesquels il nomma aussi apôtres : 14 Simon, qu'il nomma aussi Pierre, et André son frère; Jacques et Jean; Philippe et Barthélémy; 15 Matthieu et Thomas; Jacques le fils d'Alphée, et Simon qui était appelé Zélote; 16 Jude frère de Jacques, et Judas Iscariote, qui aussi devint traître; 

Dans le monde juif, grec et romain, il était assez courant qu’une personne influente regroupe autour d’elle des personnes qui adhèrent à sa cause, à son enseignement, à ses croyances, et qui les défendent ou cherchent à les promouvoir. On appelait ces gens des « disciples ». Cette relation entre maître et disciple existait dans le monde religieux, dans le monde philosophique, et dans le monde politique. On employait le terme avec trois nuances. Un disciple pouvait être un « apprenti » ou un « élève » (insistance sur le fait d’être à l’école d’un maître) ; il pouvait être un « adhérent » (insistance sur le fait de donner son adhésion à une personne) ; il pouvait être aussi le membre d’une école particulière (côté institutionnel). 

Au temps de Jésus, beaucoup d’enseignants religieux, dès qu’ils avaient un certain renom, avaient autour d’eux un cercle de disciples. Ces disciples s’imprégnaient de l’enseignement du maître et, en retour, pourvoyaient à ses besoins. Le « rabbi » enseignait ses disciples dans une maison, qui servait d’école. Il lui arrivait de se déplacer, et dans ce cas ses disciples le « suivaient » à une certaine distance, pour marquer le respect. Entre le rabbi et son disciple, il y avait une relation de grande proximité. On parle ainsi des «disciples des Pharisiens » (Mt 22 : 15-16). Paul, « instruit aux pieds de Gamaliel » a bénéficié de ce modèle (Ac 22 :3).

Jésus entre dans ce modèle. C’est pourquoi on l’appelle, assez naturellement, « Maître, Rabbi » (Jn 3). On l’invite à se prononcer sur les sujets brûlants discutés entre différents maîtres ou différentes écoles.

Il apparaît comme le « maître d’une école rabbinique ». Sa base est à Capharnaüm, dans ce que l’on appelle « la maison » et qui est probablement la maison de Pierre (Mt 17 :24-25). C’est souvent là que les disciples l’interrogent (Mc 9 :28,33 ; 10 :10) : la maison de Pierre est donc probablement « l’école de Jésus ».

Ces maisons avaient une cour intérieure à ciel ouvert, qui permettait une vie communautaire.

On pense aussi que le ministère itinérant de Jésus, en Galilée, a pu être un ministère qui rayonne à partir de ce centre. Il ne faut pas voir Jésus sans aucun domicile fixe, et dormant uniquement en plein air (malgré Mt 8 :20) : il y avait « la maison » comme base (même s’il dépendait aussi de l’hospitalité dès qu’il quittait la Galilée).

Jésus entre dans le modèle rabbinique, mais il le dépasse aussi.

Une première différence est que, contrairement aux rabbis de son époque, c’est Jésus qui choisit et appelle ses disciples. Habituellement, c’était les disciples qui choisissaient leur maître, parce qu’ils lui reconnaissaient des qualités. Avec Jésus, c’est l’inverse. C’est lui qui appelle, qui prend l’initiative, qui fixe les conditions. Il se pose, dans la relation avec les disciples, comme le Seigneur, auquel il faut répondre, dans un engagement personnel et entier à son égard. Jésus rappellera cette différence : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis. » (Jn 15 :16) Et il continue : « C’est moi qui vous ai choisis afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit. » Cela montre bien dans quel sens comprendre cette initiative : elle implique que c’est Jésus qui fixe les objectifs, et détermine ce qu’il faudra faire, ce qu’il faudra devenir. Jésus, en formulant son appel, devient le maître qui détermine toute la vie de son disciple, et pas seulement le maître pour ce qui concerne la connaissance ou le savoir. C’est parce qu’on le reconnaît, lui, en tant que qu’envoyé de Dieu, qu’on lui donne une pleine adhésion.

Les disciples des rabbis changeaient de maître selon ce qui leur convenait. Avec Jésus, il en va tout différemment. Quand des personnes, un peu superficiellement, mais dans la ligne de ce qui se faisait couramment, lui disent : « Je veux te suivre », il n’hésite pas à souligner que l’engagement sera total.

Les conditions sont claires, et élevées : il s’agira de partager la vie exigeante de Jésus, cet appel aura priorité sur toute autre relation, et il ne souffre pas qu’on regarde en arrière une fois qu’on a mis la main à la charrue (Lc 9 :57-62). Cela, aucun autre rabbi ne l’a jamais demandé.

En fait, le seul parallèle d’un appel aussi fort est l’appel que Dieu adresse à quelqu’un lorsqu’il le choisit à son service. Ce texte, d’ailleurs, évoque par plusieurs traits l’appel d’Élisée par Élie, sur ordre de Dieu (1 R 19 :19-21). Jésus se montre encore plus exigeant qu’Élie, parce qu’Élisée avait pu dire adieu à sa famille. Élisée avait été trouvé alors qu’il labourait son champ, et il a laissé sa charrue pour suivre Élie. Jésus en fait le signe d’un engagement qui doit être entier et aller jusqu’au bout. Quand Dieu appelle un prophète, on le voit parler à la manière de Jésus : c’est lui qui fixe la mission, c’est lui qui détermine les conditions (cf Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel). Le vrai parallèle de l’appel qu’adresse Jésus, il est là. Jésus agit avec la même autorité que le Seigneur lorsqu’il appelle.

Un point est toutefois à relever : Jésus prend l’initiative de l’appel et fixe les conditions. Mais il demande aussi le consentement des personnes. Il ne force pas. Il invite même, face aux exigences qu’il fixe, à calculer la dépense avant de répondre (Lc 14 :28). Il veut que ses disciples le soient volontairement. Que la décision soit la leur, qu’elle puisse être assumée.

Une autre différence avec le modèle des rabbis est que Jésus n’appelle pas ses disciples à une vie d’étude pour leur permettre, à leur tour, de devenir un jour des « rabbis », des enseignants. Aucun disciple ne rêvera jamais de devenir un « autre Jésus », ou de prendre une place semblable à la sienne. Jésus est, ils le perçoivent trop bien, l’Unique. Il annonce, il manifeste la présence du Règne de Dieu. Il appelle ses disciples à se joindre à lui en vue d’entrer dans sa mission.

 

Ils se savent partis prenants de quelque chose de grand. Ils découvrent, aussi, que seul Jésus est à la hauteur de l’œuvre à accomplir. Souvent, leurs limites se révèlent : lorsqu’il faut chasser un démon (Mt 17 :16), lorsque Jésus les invite à nourrir eux-mêmes la foule venue l’écouter (Mc 6 :37). Jésus seul sera à la hauteur.

Cette mission dans laquelle ils entrent a aussi quelque chose de déconcertant pour eux. Ils la rêvaient tout en grandeur. Jésus, à plusieurs reprises, leur parle du rejet qu’il subira. Et dans la foulée, il leur annonce que la vie de disciple signifie aussi se préparer au rejet, et à connaître bien des épreuves. « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. » (Jn 15 :20). Et quand, à plusieurs reprises, leurs ambitions personnelles s’affirment et entrent en conflit, Jésus leur rappelle que sa mission est juste à l’inverse de ces choses, et que leurs valeurs doivent, elles aussi s’inverser. « Car le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de beaucoup. » (Mc 10:45) C’est pourquoi « celui qui veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur; et quiconque veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous. » (Marc 10:43-44).

La mission de Jésus, ses valeurs, le chemin par lequel il passera, tout cela forme un cadre dans lequel ils doivent entrer. Si c’est un privilège d’être auprès de Jésus, dans ce qu’il fait, c’est aussi une immense exigence, car cela implique tout un travail de formation et de transformation personnelles.

J’aimerais à ce stade de notre parcours, nous donner l’une ou l’autre piste à méditer…

Je propose que nous laissions cette phrase retentir en nous : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis… ». Si nous sommes, nous aussi, à Jésus et donc ses disciples, c’est bien de laisser retentir la question : « Seigneur, pourquoi moi ? » Il y a un étonnement à redécouvrir, toujours et encore, autour de cette question.

Mais après l’étonnement, il doit y avoir place pour la mise à disposition. « Tu m’as appelé : que veux-tu de moi ? Que veux-tu m’apprendre ? À quoi veux-tu me former ? En quoi veux-tu me transformer ? Que voudrais-tu que je développe pour toi ? Quelle part veux-tu que je prenne dans ta mission ? »

Une autre réflexion tourne autour de la persévérance, au fait d’être entier dans notre engagement, et pas partagé comme celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière. Faisons le point sur nous-mêmes par rapport à cela. Où en suis-je aujourd’hui, dans ma persévérance, ma constance ? Est-ce que je tiens ? Est-ce que je progresse ? Est-ce que je régresse ?

Une dernière piste concerne l’attachement entier à Jésus. Le Seigneur n’a pas voulu des disciples qui l’essaient pendant un temps, avant d’aller vers d’autres et d’autres encore. Où en est notre attachement à Jésus ? Sommes-nous en train d’essayer mille recettes de vie, un peu partout ? Un genre de patchwork spirituel ? Ou sommes-nous fidèles dans notre attachement ?

Si on considère, au fil des évangiles, les gens qui « suivaient » Jésus, on discerne deux catégories : il y a « les foules », et il y a « les disciples ». Les disciples sont ceux qui ont obéi à l’appel de Jésus à le suivre. Les foules qui, elles aussi « suivent » Jésus (Mt 4 :25), sont simplement là physiquement. Elles sont curieuses de ce qui se passe, curieuses de Jésus, mais il n’y a pas d’engagement personnel envers Jésus. Jésus ne s’est jamais laissé griser par les foules et le succès du nombre : son objectif était que, de ces foules, beaucoup deviennent des disciples qui le suivent par le cœur et l’engagement.

On le voit, à plusieurs reprises, inviter à cet engagement. Il le fait avec cœur et avec clarté : Matthieu 11:28-30 « 28 Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. 29 Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos pour vos âmes. 30 Car mon joug est doux, et mon fardeau léger. »

Jésus appelle avec cœur à venir à lui, et il appelle pour donner du repos. Mais il souligne, aussi, que c’est en recevant ses instructions que l’on découvre le repos. La clé est probablement dans l’idée du « joug » : c’est la pièce en bois que l’on posait sur la nuque d’un bœuf lorsqu’il travaillait. C’est donc sur le lieu du travail que le disciple va apprendre, pas juste sur les bancs de l’école. Mais la particularité d’un joug est qu’il n’est pas porté par un seul, mais par deux. « En proposant un joug, Jésus ne veut donc pas accabler celui qui souffre et qui n’en peut plus sous sa charge, mais au contraire répartir la charge sur deux… » Et il se propose lui-même comme portant avec nous le poids de cette charge.

 

Il y a eu plusieurs cercles de disciples.

Le cercle le plus connu est celui des « Douze », que Jésus a choisis, à un moment donné, pour qu’ils « soient avec lui » (Mc 6 :14), et à qui il a donné le nom d’apôtres (envoyés). Ils sont ses « chargés de mission ». Le chiffre « 12 » rappelle les « douze tribus » d’Israël. Ils forment donc la base du peuple de la nouvelle alliance. Ce sont eux, particulièrement, que Jésus forme et à qui il confiera la suite de sa mission.

Mais les « Douze » sont choisis au milieu d’un cercle plus large de disciples. Luc le suggère assez clairement :

« Or il arriva, en ces jours-là, qu'il s'en alla sur une montagne pour prier. Et il passa toute la nuit à prier Dieu. 13 Et quand le jour fut venu, il appela ses disciples. Et en ayant choisi douze d'entre eux, lesquels il nomma aussi apôtres. »

On voit aussi, plus tard, Jésus envoyer 72 disciples en mission dans tout Israël. Il a eu, probablement, plusieurs missions de ce genre, une première avec les « douze » (Mt 10), et une autre avec les « 72 » (Lc 10). Il y avait donc un cercle plus large que les « douze ». Jean, aussi, mentionne ce cercle plus large, mais à l’occasion d’une crise. Autour de l’avant dernière Pâque de Jésus (avril 32), après avoir multiplié les pains, Jésus prononce un discours où il se présente comme le « pain descendu du ciel », et parle de la nécessité de « manger sa chair et boire son sang » (Jn 6).

Il faut aussi mentionner le groupe des femmes qui ont accompagné Jésus et les disciples dans leurs déplacements. Luc les présente :

Luc 8 v1-3 : « Et il arriva après cela, qu'il passait par les villes et par les villages, prêchant et annonçant le royaume de Dieu; et les douze étaient avec lui, des femmes aussi qui avaient été guéries d'esprits malins et d'infirmités, Marie, qu'on appelait Magdeleine, de laquelle étaient sortis sept démons, et Jeanne, femme de Chuzas intendant d'Hérode, et Suzanne, et plusieurs autres, qui l'assistaient de leurs biens. »

Il existe, à l’époque de Jésus, des femmes qui soutiennent financièrement un rabbi et ses disciples. Mais ce qui est unique, ici, c’est que ces femmes font partie du groupe, et sont décrites comme des disciples elles sont « avec lui » comme les douze. Elles vivent aux côtés d’un prédicateur célibataire, et au milieu de disciples masculins : c’est un autre défi lancé à la société juive et à ses valeurs (cf la surprise de voir Jésus parler à une femme en Jn 4). Ce groupe des femmes sera le dernier et unique carré de fidèles lors de la mort de Jésus.

 

Il y a aussi des disciples sédentaires : Marthe, Marie et Lazare à Bethanie. Il existe des disciples en secret : Joseph d’Arimathée, Nicodème, membres du Sanhédrin, mais qui, à un moment donné, on fait le choix intérieur pour Jésus (Jn 19 :38 : « Joseph d'Arimathée, qui était disciple de Jésus, mais en secret par crainte des Juifs… »). Joseph et Nicodème sauront prendre position, publiquement, au bon moment.

Le choix des « Douze » a été l’une des décisions importantes de Jésus. Il a passé une nuit entière à prier avant de faire ce choix (Lc 6 :12-13). Pendant trois ans (1.000 jours et 1.000 nuits) il leur a fait tout partager avec lui. Il les a formés à la mission (c’est le sens de leur envoi dans les villes d’Israël), il a les a enseignés, il a formé leur caractère. Il les a préparés à être les premières « colonnes » du mouvement chrétien.

Les premiers disciples (Pierre, Jean, Jacques, André) ont été déjà préparés par Jean-Baptiste, dont ils sont devenus disciples (Jn 1). Leur appel s’est fait, probablement, en plusieurs étapes, jusqu’au jour où ils ont tout laissé pour suivre Jésus (Lc 5).
On relèvera que, pour ce premier groupe, Jésus a choisi des hommes unis par des liens forts. André & Pierre, Jacques & Jean, formaient deux fratries, qui étaient déjà associées dans leur travail de pêcheur. Ils avaient déjà beaucoup partagé, dans leur métier. Jésus table sur ces liens. Cela nous rappelle qu’il ne faut pas opposer « spirituel » et « humain » : les liens que l’on tisse dans toutes sortes d’activités humaines, relationnelles, peuvent aussi servir pour l’œuvre de Dieu à accomplir ensemble. Important que nous sachions aussi cultiver ces liens variés dans l’Église.

Jésus n’hésite pas, non plus, à miser sur les liens familiaux. Il appelle deux fratries. Plus encore, il les choisit dans sa propre famille : il semble bien que Jacques et Jean étaient, en fait, les frères de Jésus. Il nous arrive de redouter de confier dans l’Église des responsabilités à des gens d’une même famille : Jésus n’a pas eu cette prévention. Il y a là des liens, des affinités qui, s’ils sont loyalement mis au service de l’Évangile, peuvent être source de bénédiction.
Mais Jésus n’a pas eu peur, non plus, de la diversité au sein du groupe de ses disciples. Il a choisi des hommes de tempérament (« fils du tonnerre »). Il a intégré des hommes que tout opposait : Matthieu, le collecteur d’impôts, n’était certainement pas au premier abord en odeur de sainteté parmi les autres (petites entreprises) : il a fallu beaucoup d’acceptation et de grâce ! Il a pris des hommes aux positions et aux choix bien trempés : Simon le zélé (option politique nationaliste ?). Il y avait dans l’équipe des impulsifs prêts à tout (Pierre), des temporisateurs (Nathanaël), des méditatifs (Jean), des pessimistes (Thomas). Des hommes qui se mettent naturellement au premier rang (Pierre), des hommes qui acceptent d’être de bons seconds (André).

Jésus a voulu faire de ce petit groupe un concentré du peuple de Dieu dans sa diversité, et pourtant uni par son appel, par la grâce reçue de lui, et par la mission à accomplir. Ce cercle des apôtres, avec sa diversité, a vécu une communion de loin supérieure à ce qui se vivait généralement parmi les disciples d’un même rabbi. Jésus montre, ainsi, que son but est de poser les fondements d’un peuple nouveau, où la communion se vit, par-delà tout ce qui sépare ou distingue humainement.

Le groupe des « douze » semble avoir été légèrement structuré. On sait que Jésus a entretenu une relation particulière avec Pierre, Jean et Jacques – les disciples de la première heure. André, le 4e, joue par rapport aux trois autres les « seconds rôles » : et pourtant, c’est lui qui avait conduit Pierre à Jésus (Jn 1 :40) !

Mais il semble y avoir eu une autre structuration dans le groupe. Lorsqu’on compare les quatre listes données, dans les synoptiques et dans Actes 1, on constate le fait suivant : les noms ne sont pas toujours donnés dans le même ordre, mais ils sont regroupés dans un schéma de type 1+3 : un nom, le même dans toutes les listes, suivi de trois autres noms, les mêmes mais dans un ordre différent. Puis on répète le schéma. Cela suggère trois groupes avec un chef de file. Groupe de Pierre (Jacques, Jean, André) ; groupe de Philippe (Barthélémy, Thomas, Matthieu) ; groupe de Jacques fils d’Alphée (Simon le Zélote, Thaddée/Judas fils de Jacques, Judas Iscariot).

Parmi ces « douze », il y a aussi Judas, « celui qui allait trahir Jésus ». Son nom, Iscariot, indique probablement sa ville d’origine, Kerioth. Au sud de la Judée. Il avait certainement de vraies qualifications : trésorier. On le présente toujours un peu à part. C’est dû, bien sûr, au fait terrible qu’il trahira Jésus. Mais on peut remarquer une autre différence : il était le seul Judéen au milieu de Galiléens. Judas reste un mystère et une blessure : comment quelqu’un du cercle même des apôtres a-t-il pu trahir Jésus ? Il a, certainement adhéré sincèrement à la cause de Jésus. On a, ensuite, le sentiment d’une distanciation progressive. Peut-être que le mépris d’un Judéen pour un mouvement essentiellement galiléen a été un point de départ. Ensuite, avec la distance intérieure, il y a les actes, le double jeu qui commence (voleur). Qui conduit à l’inimaginable, la trahison.

Judas gêne, quand on pense au cercle des douze. Mais sa présence nous parle de notre fragilité, nous interroge, nous met en garde. Judas est un avertissement : attention à ces distanciations que l’on prend par rapport à l’Évangile, au Seigneur, elles peuvent nous conduire à des choses que nous n’imaginerions pas. Face à l’exemple de Judas, nous sommes invités à développer la dépendance par rapport au Seigneur, l’attachement à lui, le retour à lui, la clarté de nos actes en évitant la duplicité, le « double jeu ».

Jésus consacre du temps et de l’énergie à former les « Douze ». Il va plus loin, avec eux, qu’avec les foules, qu’il enseigne pourtant avec beaucoup d’attention et de cœur. Comment caractériser cette formation de Jésus ?

Son but, clairement, est de former des personnes, de les faire grandir, de les amener plus loin. Il les forme à certaines tâches (mission), mais l’essentiel est ce qu’ils sont, qu’ils peuvent expérimenter avec Jésus, intégrer, comprendre. Jésus prend ses disciples tels qu’ils sont : c’est à partir ce qu’ils sont qu’il veut les conduire plus loin. L’exemple de Pierre est le plus parlant. Jésus annonce son « programme » dès sa première rencontre avec lui : « Tu es Simon, fils de Jonas, désormais tu seras appelé Cephas, ce qui signifie Pierre. » (Jn 1 :42) Jésus « regarde Simon » : il partira de ce qu’il est. Il rappelle ses racines. Il fixe un objectif, étonnant : « Pierre », la solidité, la stabilité. La façon dont Jésus utilise les dispositions de Pierre, son sens de l’initiative et de la réaction immédiate, est tout simplement remarquable : parfois cela fait des merveilles (« Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant ») et permet des initiatives magnifiques (marche sur l’eau). Parfois cela révèle, immédiatement, ses limites (manque de foi, refus d’accepter la souffrance pour Jésus) : Jésus sait dire clairement ce qui est faux (« arrière de moi »), mais il sait aussi tendre la main, de manière secourable. Jésus saura aussi réparer les erreurs (statère, épée), mais toujours vers le haut. Il saura, aussi, ne pas enfermer dans un échec, et permettre l’expression du meilleur, même après l’échec.

Pierre représente, vraiment, l’exemple de la formation d’un disciple, dans ce qu’elle a de meilleur. Le Seigneur tire le meilleur de chacun de nous. Il travaille avec la pâte dont nous sommes faits. Il travaille sur nos forces et nos faiblesses. Nous pouvons être nous-mêmes dans son service. Si nous sommes malléables à ce qu’il veut nous apprendre.

Jésus crée autour de lui un climat de liberté. Les disciples peuvent interpeller Jésus avec une belle liberté : « Mais non, Seigneur ! » (Pierre). « Nous ne savons où tu vas » (Thomas). « Montre-nous le Père et cela nous suffit » (Philippe). Jésus lui-même exprime ses sentiments dans une grande liberté : joie et jubilation (Mt 11), fatigue et difficulté « Jusqu’à quand vous supporterai-je ? » (Mc 9 :19).

Cette liberté n’amène aucune confusion des rôles. Jésus reste le maître. C’est ainsi que ses disciples s’adressent à lui (Luc 8 :45 ; 9 :33). Jésus agit comme maître (il « marche devant »), s’affirme comme maître (cf les paraboles où il emploie l’image du maître et du serviteur), joue pleinement ce rôle. Lorsqu’il lave les pieds de ses disciples, il accepte de le faire, bien qu’il soit maître. Il souligne le caractère exceptionnel du geste, qu’il accomplit pourtant. L’autorité doit savoir se mettre au service, le plus humblement, et le service est son orientation fondamentale. Mais le service ne dilue pas l’autorité : Jésus garde son rôle particulier de Maître, et sa responsabilité de direction. Même pour ses cousins, Jésus reste le « maître ».

Il leur confie des tâches pratiques, qu’il faut accomplir : acheter des provisions, faire asseoir les gens, préparer la chambre haute pour le dernier repas. Parmi ces tâches pratiques, on peut signaler le baptême (Jn 4 :2 : ce n’est pas Jésus qui baptisait, mais ses disciples) : Jésus a voulu éviter une conception « fétichiste » du baptême. Importance et utilité de certaines délégations, pour éviter la fixation sur une personne. Jésus n’a pas tout fait : les disciples ont pu se rendre utiles, pratiquement.

Jésus a mis les disciples en situation : « Donnez-leur à manger » (Mc 6 :37), après leur avoir demandé de faire un « second mile » (Mc 6 : 30ss). Il a permis des initiatives, des tentatives, qui seraient formatrices (Pierre marchant sur l’eau). Il a vécu avec eux toutes sortes de moments (tempête, avant et après l’apaisement). Il a parlé avec eux de leurs réactions (Luc 9:54-56 : « feu du ciel ? » « Non pour perdre les âmes des hommes, mais pour les sauver). Autres situations notables : les « ouvertures » de Jésus à ceux que tous rejetaient. Les disciples, au départ, partagent pas mal de préjugés que Jésus veut supprimer !

Jésus a envoyé en mission : il les a associés à l’annonce et à la manifestation du Règne de Dieu ; y compris pouvoir de faire des miracles. Au retour, ils sont tout éblouis. Jésus se réjouit de ce qu’ils ont vécu, et les invite à la juste distance à garder.
Luc 10:17-20 « Et les soixante-dix s'en revinrent avec joie, disant : Seigneur, les démons même nous sont assujettis en ton nom. 18 Et il leur dit : Je voyais Satan tombant du ciel comme un éclair. 19 Voici, je vous donne l'autorité de marcher sur les serpents et sur les scorpions, et sur toute la puissance de l'ennemi; et rien ne vous nuira; 20 toutefois ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont assujettis, mais réjouissez-vous parce que vos noms sont écrits dans les cieux. »

Jésus a pris le temps d’enseigner ses disciples. Ils bénéficiaient de l’enseignement général donné aux foules. Mais aussi de temps particuliers, où Jésus s’arrêtait pour eux, leur expliquait plus profondément les choses. Jésus enseigne à prier : il répond au besoin « basique » de ses disciples. Il veut les former plus en profondeur (16 :12 : J’ai encore beaucoup de choses à vous dire »). Jésus rencontre parfois l’incompréhension. Les limites. Mais il n’hésite pas à enseigner, malgré tout : il met des choses en réserve dans l’esprit de ses disciples, pour la suite. H.Blocher souligne que Jésus enseignait souvent « assis » : cela veut dire des « temps d’enseignement ».

La marque décisive : « être avec lui » (Mc 3 :14). Jésus a voulu les marquer, personnellement, par la relation avec lui. Attention à lui, à son exemple, sa manière d’être, ses réactions, son enseignement, sa sensibilité… But de Jésus : « Tout disciple bien formé sera comme son maître » (Lc 6 :40). Comme son maître et « uni à lui » (Jn 15). La différence entre Jésus et nous est décisive (personne, vocation, pouvoir). Mais Jésus a voulu imprimer quelque chose de son caractère en ses disciples.

C’est encore dans ce sens que nous sommes appelés à être « disciples » (cf Actes). Nous ne pouvons plus « suivre » Jésus physiquement. Mais évangiles ont été écrits. Communion avec le Christ vivant, ressuscité. Action de l’Esprit du Christ. But : « Christ formé en nous » (Ga 2). Reconnaître pour avoir été avec Jésus.

 

Actes 4 : 13 « Lorsqu'ils virent l'assurance de Pierre et de Jean, ils furent étonnés, sachant que c'étaient des hommes du peuple sans instruction ; et ils les reconnurent pour avoir été avec Jésus. »

Cela mérite que nous soyons, que nous restions, à l’école du Seigneur, encore et toujours !

 

 

 

 

 

 

Ajouter un commentaire

Anti-spam
 
×